Le corps et l’esprit lors d’un traumatisme

Si l’on admet l’unité du corps/esprit, qu’en est-il des violences ?

Aujourd’hui, dans le domaine du trauma, on considère qu’une première étape essentielle et incontournable avant d’aller vers le cœur du trauma (c’est à dire élaborer sur ce qui s’est passé pour permettre enfin l’intégration des évènements à la vie psychique et passer ainsi d’une mémoire traumatique à une mémoire narrative), est d’apprendre à la personne et développer chez elle des moyens de réguler ses émotions (ex : sophro-respiration, être dans le moment présent pour observer les sensations, les identifier, être avec, ce qui permet ensuite l’auto-réflexion sur ces sensations), de se stabiliser et de savoir se sentir en sécurité.

Seulement, une fois ce travail effectué, on peut aller vers le cœur du trauma – faute de quoi, il y aura soit évitement de la part de la personne "car elle sait qu’elle ne saura pas gérer et qu’elle va décompenser. Ce n’est pas une question de manque de volonté, mais plutôt un manque de moyen. En effet, généralement la maltraitance infantile a plusieurs grosses conséquences :

  • Le trauma et le stress post-traumatique chronique
  • La non acquisition de moyens de réguler et gérer ses émotions (puisque normalement ce sont des choses que les parents apprennent et transmettent à leurs enfants. Cependant, s’ils les maltraitent, ils ne leur transmettent pas cette information)
  • L’absence de notion de sécurité, y compris de sécurité intérieure – ce qui est essentiel dans la capacité à « être avec » ses émotions et les réguler.

La sophrologie permet définitivement de travailler la base où on apprend des ressources internes pour réguler et gérer et vivre avec ses émotions.

Les événements traumatisants refoulés aboutissent à la rumination. Faire une psychothérapie peut durer des années. Pour que la thérapie soit efficace sur le long terme, je crois qu’elle impose une prise en charge régulière et une grande disponibilité thérapeutique. La sophrologie peut aider à la reconstruction du schéma corporel, à la conscience des interactions, à consolider et adapter la guérison.

Le schéma corporel est directement lié à la construction interne de l’histoire de la personne. Les conscientisations peuvent être dangereuses si elles ne sont pas géré dans un cadre strict. L’intérêt de la sophrologie semble évident. Elle permet par la prise de conscience du corps, le rapprochement des deux parties, en complément d’une aide extérieure adaptée. Elle peut aider et favoriser le dialogue intérieur. La guérison sera élaborée dans le présent. Il sera permis de comprendre les effets dans les mécanismes actuels et la réappropriation du corps.

Comme le montre ce que l’on sait sur la formation de la mémoire traumatique, un souvenir traumatisant, quelle que soit sa nature est d’abord inscrit dans le corps. Il a pris naissance en lui, ou en porte des traces visibles.

Voici le parcours de Toinette 56 ans, chanteuse lyrique.

Je vais vous parler dans cette série d’articles de sa consultation. Je vous ouvre la porte de mon cabinet en utilisant un pseudonyme pour ma patiente. Son histoire est celle d’une rencontre et d’une thérapie qui se dévoile au cours des mois. Toinette m’a autorisé à parler de son parcours, de ses luttes et des raisons qui l’ont conduite à lever le voile sur un secret, Son secret : un traumatisme brutal. Si les faits exposés sont réels son histoire pourraient être celui de, n’importe laquelle ou lequel d’entre nous.

Elle est venue à cause de douleurs abdominales sans pathologies associées (après vérifications médicales). Elles semblent avoir été un catalyseur. Ces douleurs « suivantes » de sa petite enfance sont les seuls liens tangibles, avec son vécu intrinsèque.

Ce qui motivait la consultation était bien évidemment tout autre. Il s’agissait de problèmes de respiration, notamment un diaphragme bloqué, l’empêchant de chanter. Les nuits agitées se sont multipliées depuis sa petite enfance sans vraies raisons apparentes, mais à des tranches horaires identiques entre 6 ou 8 ans. Ces douleurs abdominales furent handicapantes dans les parties diurnes et nocturnes, en s’accentuant année après année. Toinette exprimait une vraie souffrance.

Comment lui proposer de renouer avec son corps ?

Nos deux premières séances ont tenté « d’approcher », « de cerner » cet inconnu : le corps de Toinette. Mais comment arriver à la détente dans un contexte oppressant ? Cette étape essentielle du travail de la sophrologie est appelée Relaxation Dynamique Caycédienne du 1er niveau où (RDC1). Elle s’inspire du yoga. On peut également la nommer degré de la concentration. Pratiquer au début de chaque séance, elle induit une approche de notre schéma corporel : notre forme, notre mouvement, notre tonus musculaire. Nous apprenons également à respirer correctement. Lentement, nous sommes capables d’éliminer les tensions physiques et de « somatiser » les sensations positives physiques globales.

Ces outils lui ont permis (dans un premier temps) de détendre « l’ici et le maintenant » des consultations. Mais être présente en sou, demande une disponibilité, ce qui a contrario était complexe pour elle en situation douloureuse. Il me fallait débloquer sa respiration, lui permettre de renouer un début de dialogue avec son corps. En d’autres termes amorcer une reprise de dialogue.

Pour lui permettre d'ouvrir sa conscience face à cette zone douloureuse, je lui ai proposé un dialogue abdominal, mais à haute voix cette fois. Ainsi, le toucher et la parole associée a facilité la délimitation d’un contenant et d’un contenu (les organes, les muscles). Elle pouvait s’adresser à lui comme à une personne vivante.

Toutefois, j’ai veillé à ne pas induire une « dissociation », en lui expliquant le but de cette méthode. Elle n’était pas « deux personnes indépendante » mais bien une seule. Ainsi, et ce très progressivement, elle a pu libérer de la pression pour s’écouter. La respiration abdominale profonde, le relâchement des muscles durant les premières séances a dégagé l’espace nécessaire pour qu’elle gagne en autonomie et ce, de plus en plus longtemps.

En complément de cette action, je lui ai proposé de s’adresser à son abdomen, de lui parler non plus comme à un ennemi (car à l’origine de sa douleur), mais de l’envisager comme le contenant d’une autre histoire plus profonde, enfouie et prête à sortir.

Ces douleurs pouvaient elles être une somatisation où un moyen échappant à sa volonté d’exprimer par son corps ce que son esprit retenait ? Si oui, comment lui permettre d’exister sans l’angoisse de leurs survenues ? Enfin, Toinette pouvait-elle relier des événements stressants à ces épisodes douloureux ? Elle est actrice de sa propre vie comme chacun d’entre nous.

Pour qu’elle puisse poursuivre sa réflexion à l’inter-séance, je lui ai proposé de faire quelques enregistrements de sophrologie n’excédant pas 30 minutes, pour permettre d’apaiser des montées de stress en dehors du cabinet. Le but de ce travail est de desserrer les pressions et enfin, de commencer à induire de nouveaux réflexes. S’écouter, s’entendre, se choyer. C’est aussi la préparer à la suite du travail. C’est lui donner d’atteindre un espace intime, un lien nouveau avec son ventre douloureux. Comment ? Par la RDC2

RDC 2 « degré contemplatif »

Ce deuxième degré s’appelle aussi « degré contemplatif ». Sa pratique va aider à prendre conscience de notre esprit, de notre corporalité, pour commencer à conscientiser nos pensées. Nous développons la contemplation senso-perceptive externe et interne. C'est une concentration sur le mental. Le deuxième vécu est celui de l'esprit. De la même manière, nous allons éprouver les phénomènes qui naissent de notre esprit. Tout ce qui se vit, va enrichir notre conscience des phénomènes les plus intimes de notre être (sensations, sentiments, émotions).

C'est à une véritable capacité de contempler notre schéma corporel. Ce travail permet de constater que si le corps est limité, la conscience est illimitée (...)

Le travail en RDC2 dont j’ai déjà parlé dans la première partie, et effectué en dehors du cabinet à favoriser la résurgence d’une problématique « occultée », et ce depuis longtemps. Comment ? Grâce à l’encrage dans l’ici et le maintenant d’une séance audio. Pour ce faire j’ai proposé à Toinette un voyage à la campagne. Elle choisirait un lieu rassemblant toutes les conditions pour le relâchement. Elle pouvait à sa guise recréer l’espace de sérénité utile à son voyage, le modifier à volonté et l’entretenir. Mais il fallait aussi retrouver les sensations de son propre corps. Par exemple s’étendre sur l’herbe, découvrir les bruits de cette nature, le souffle de l’air sur sa peau, définir une lumière solaire douce, calmante etc…

Ce contexte favorisa le relâchement des tensions intérieures pour permettre une « connexion » intrinsèque. Il s’agissait d’un retour en quelque sorte vers sa propre histoire. Elle pouvait la regarder en toute quiétude, sans craindre le danger. Elle était à la fois spectatrice et actrice, mais dans un lointain passé, comme lorsque l’on regarde des photos souvenirs.

L’idée, après lui avoir expliqué l’objectif vers lequel tendre, fut d’induire un contexte neutre, en accueillant les sensations sans les interpréter dans un premier temps. Comme je le dis toujours durant cette phase du travail :" les sensations sont comme les nuages dans un ciel d'été, ils vont viennent". De fait ; l’angoisse naturelle du questionnement « Et si je ne ressens rien ? » est relatif.

De plus en plus calme à l’inter séance, je lui ai proposé « d’envisager » qu’un évènement « rodait » dans sa mémoire. Que ces douleurs abdominales, pouvait être le résultat d’une angoisse refoulée. Cette direction s’est imposée à moi lorsqu’elle fit allusion –très rapidement- à un point central de son enfance. Mais comme nous le verrons plus loin, ce fut rapide, évoqué en une seconde pour très vite aller vers autre chose.

A la consultation suivante, je lui ai proposé de revenir sur ce point par la reformulation. Il me fallait éloigner une interprétation hâtive. C’est extrêmement important. Toinette semblait retenue, décrivant ces évènements de très loin, comme une spectatrice, le ton synthétique, analytique... Mais le simple fait de l’évoquer montrait qu’elle était au bord de quelque chose : Un seuil prêt à être dépasser.

Il me semblait important qu'elle s’autorise à nommer avec « SES MOTS » "SON VECU", et « SES SENSATIONS ». Pour favoriser cette étape, je lui ai proposé de s’adresser à un objet (symbolisant ce qu’elle s’empêchait de dire vraiment) par une libre association de phrases. Cette phase de travail est importante dans ce cas précis. Pourquoi ? Parce que très souvent, les sentiments jugés négatifs sont réfrénés, acidifiant, si je puis dire, le rapport à soi et aux autres. Il y a l'élaboration d’une distance face à un évènement rebutant. Cette "distanciation" est une digue, visant à stopper "la submersion post-traumatique" (j’y reviendrais). C’est une attitude aux conséquences multiples pour le corps et un double traumatisme dans le cas de Toinette.

Une fois libérer, je lui ai demandé de jeté l’objet, de s’en débarrasser, pour symboliquement « SE SIGNIFIER » la fin de sa retenue. Cette méthode est tirée de la

thérapie comportementale brève. Elle donne de bons résultats en permettant "d’extérioriser sur une représentation» l’interdit, et ainsi d’y mettre un terme.

Ce fut la découverte, le déclic. Toinette fut violentée sexuellement. Cette redécouverte actait de fait son tout nouveau statut : celui de victime. Elle disposait d'une nouvelle information sur son histoire. Elle pouvait, grâce à cette dénomination, se rassembler, commencer à comprendre ce que ce statut lui permettait. J’aborderais dans le prochain chapitre le droit naturel qu’a toute victime d’être reconnu.

Pour autant est-il facile d’approcher une violence sans la conscience des chocs en retour ? Comment vivre avec cette découverte, et ce qu’elle implique dans toute sa dimension ? Enfin ; comment accueillir confortablement Toinette, en lui permettant de déposer "ses bagages" avec respect, congruence et attention ? Comment rendre au corps sa place et renouer le dialogue émotionnel, en déculpabilisant ? Car cette prise de conscience n’est que le début de l’histoire. Certes le travail fait en amont depuis des années, a préparé cet évènement. Découvrir ce n’est que le début d’un parcours complexe. Il demande pour le thérapeute que je suis de mobiliser toutes mes forces, toute ma présence pour aider Toinette.

L’attitude thérapeutique

  • Chercher à comprendre les liens d’un événement, notamment avec le vécu.
  • Examiner l’interprétation (à postériori) de l’événement et de ses réactions.
  • Identifier les aspects émotionnels associés au trauma (anxiété et peur / honte, culpabilité, colère…).
  • Encourager à parler de l’événement traumatique sans forcer à le faire.
  • Être empathique face à son vécu.
  • Démontrer, comprendre les craintes sans juger le patient.
  • Éviter "le style interrogatoire" en posant des questions ouvertes.
  • Prévoir un temps d’entrevue suffisamment long pour permettre à la victime d’exprimer son vécu émotionnel.

Cette méthode va permettre de faire sortir de manière cadrée les conséquences du trauma et ses éventuelles difficultés depuis l’accident, l’agression, l’attaque. Durant cet entretien on va expliquer que les conséquences d’un traumatisme sont variables et dépendent de nombreux facteurs. On peut comparer le traumatisme et ses suites à une pierre lancée dans l’eau : les ondes produites au point d’impact sont violentes puis progressivement elles s’atténuent pour finalement disparaître. Il est important que le patient comprenne qu’il réagit de manière normale et adaptée dans des circonstances exceptionnelles.

Ses souvenirs ont mis en scène des acteurs auteurs de ces violences. C'est seulement une fois les coupables nommés que peu commencer le travail de reconstruction, étape essentielle vers la résilience. Comment a-t-on travaillé ? Qui sont-ils ? Je développerais le mécanisme de culpabilité qui agite et freine les étapes dans la troisième partie.

Article écrit par Thierry MIGNON

Sophrologue sophro thérapeute

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